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| La Roue de la Fortune - Sir Edward Burne-Jones |
Baba Yaga menaça:
- Il m'est impossible de te donner du feu tant que tu n'as pas travaillé pour moi. Si tu as accomplis ces tâches pour moi, tu auras le feu. Sinon...
Et Vassilissa vit les yeux de Baba Yaga se changer en braises rougeoyantes:
- sinon, mon enfant, tu mourras.*
Dans ce monde, il est commun d'entendre dire qu'il faut "travailler" pour vivre, qu'il faut "gagner" sa vie comme si la vie n'allait pas de soi. Comme si en naissant ici-bas, nous étions inévitablement en dette...
L'humanité est actuellement au service de la marâtre.
Bloquée à cette étape du conte, elle n'a aucune conscience de son potentiel divin, ni de la sorcière sauvage qui vit au coeur de la forêt. Elle se contente de rembourser sa dette infinie, de servir des forces involutives qui l'exploitent, utilisent sa force vitale jusqu'à l'épuisement, jusqu'à l'extinction du feu vivant. Travail, distraction, spiritualité, tout est bon pour continuer à être un esclave. Continuer à croire en ce monde fabriqué de toute pièce et auquel nous n'avons d'autre choix que d' adhérer.
Ils ont réussi à nous faire croire que seule la raison est valable. Que tout est matière, chimie, fruit d'un hasard mathématique, et que l'homme n'a d'autre ascendance que le singe... Mais pour que nous y croyons, il a fallu nous détourner de nous-même. La marâtre du conte vous parait bien cruelle?
Pourtant, elle a au moins la qualité d'envoyer Vassilissa dans la forêt.
La marâtre que nous servons actuellement, ne veut surtout pas que nous allions à la rencontre de Baba Yaga. Elle alimente le feu avec notre propre vie. Et lorsque nous nous éteignons, elle nous remplace par notre descendance. Il suffit pour se convaincre d'aller visiter nos maisons de retraites...
Des vies consumées à servir le rationnel, la raison scientiste et le matérialisme.
Pour nous détourner de cette plongée en nous-même, quête initiatique mille fois racontée dans les contes les mythes et les textes sacrés, la marâtre utilise un stratagème imparable: absorber notre attention.
Il y a deux ans environ, je suis tombée sur la chronique de David Servan Schreiber dans le magazine Psychologie qui évoquait le grand pouvoir de l'attention:
"Lorsque notre attention n'est pas occupée par une activité extérieure, nous avons presque tous instantanément des idées noires!
Du coup nous cherchons à avoir l'esprit toujours "occupé". Et nous lisons nos e-mails en parlant au téléphone, nous regardons la télé en dînant, nous écoutons la radio en donnant un bain aux enfants, etc.
L'autre découverte de cette recherche, c'est que nous ne tirons du plaisir, de vrai plaisir, que lorsque notre attention est complètement investie dans une seule chose: une conversation, la confection d'un bon repas, un film qui nous fascine. Uniquement, donc lorsque nous ne divisons pas notre attention entre plusieurs tâches.
Cette attention, c'est de l'énergie pure! Elle transforme ce qu'elle touche. Les animaux et les enfants le savent souvent mieux que nous. Plus encore que de la nourriture, de la chaleur ou de l'argent, c'est de l'attention qu'ils cherchent lorsqu'ils viennent vers nous. Et ils s'y prélassent comme dans un rayon de soleil. Pareil pour l'amour passion des adultes: rien n'est plus fort que de se regarder interminablement dans les yeux...
La meilleure preuve que notre attention vaut très cher, c'est l'argent que dépensent les publicitaires ou les chaînes de télévision pour l'attirer vers elles: "Regardez-moi! Regardez-moi!" semblent-ils tous crier... Pourtant, nous ne sommes jamais assez conscient de cette richesse que nous possédons."
A l'époque, je ne m'étais pas rendu compte de la portée de cet article. Certes notre attention est précieuse mais "pourquoi" est-elle autant détournée?
La marâtre se nourrit de notre attention, cette énergie pure que nous gaspillons jusqu'à l'extinction du feu. Nous ne lui servons qu'à ça; et si nous ouvrons suffisamment les yeux, nous nous rendons compte que TOUT ce qui nous attire à l'extérieur de nous même, toute ce qui nous absorbe, est destiné à servir la marâtre. Comme dans le conte, ni la marâtre ni ses filles ne sont aptes à ramener le feu. Elles ont donc inévitablement besoin de nous.
Mais pour que nous acceptions de les servir, de nous laisser ainsi vider jusqu'à la moelle, rien de plus efficace que la culpabilisation. Nous devons nous sentir perpétuellement en dette...
Baba Yaga semble menaçante pour un regard mal exercé à voir dans ses propres ténèbres. Habitué à regarder avec les yeux de la marâtre, nous ne savons plus discerner ce qui est bon pour nous de ce qui ne l'est pas. En réalité, la vieille sorcière est notre issue de secours. Quand elle dit à Vassilissa qu'elle risque de mourir si elle n'effectue pas le travail demandé, ce n'est pas forcément une menace. Elle lui déballe une réalité. A prendre ou à laisser.
Servir le non-rationnel, c'est à dire descendre dans nos profondeurs à la recherche de ce germe divin dont nous sommes tous porteur, demande un véritable retournement sur soi, une inversion de valeurs qui nous ont été inculquées jusque là. Au premier abord, cela n'est guère facile, d'autant plus que les effets ne se font pas sentir dans l'immédiat. Ce genre de travail demande du temps, de l'expérience, de la sagesse. Il faut se laisser patiner, user, éroder par la vie et la mort. Et faire preuve d'humilité, se contenter de peu. Ne pas demander quoique ce soit en échange.
Ce que Vassilissa est venu chercher de l'autre côté de la forêt est bien plus précieux que toutes les richesses que peut offrir le monde extérieur. Aussi la Yaga la met à l'épreuve, mesure son endurance à supporter tant de labeur et si peu en retour...
Baba Yaga alla dans son antre en grommelant. Elle s'allongea sur son lit et demanda à Vassilissa de lui apporter ce qui mijotait dans le four. Dans le four, il y avait assez pour nourrir dix personnes et la yaga mangea tout, ne laissant à Vassilissa qu'une minuscule croûte et un dé à coudre de potage.*
Ce genre de mise à l'épreuve se rencontre chaque fois que nous décidons de tourner le dos aux anciennes valeurs et de nous consacrer à la Voie. De telles difficultés se rencontrent au début de toute initiation, que ce soit lors d'une pratique spirituelle (méditation) ou l'apprentissage d'un art. Nous devons faire preuve de patience et d'humilité.
Dans cette video, Jean-Luc Leguay enlumineur présente son ouvrage consacré à la légende de Perceval (dont le sens initiatique est proche du conte de la belle Vassilissa) et raconte comment il décida de consacrer sa vie à cet art spirituel. Servir le non-rationnel est ce qui donne tout son sens à la vie. C'est ce qui permet de rallumer le feu intérieur et transmettre cette verticalité vivante aux générations futures...plutôt qu'un monde en voie d'extinction.
* Extraits de la version du conte la belle Vassilissa de Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups




