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dimanche 18 mars 2012

Donne-nous notre pain essentiel



Epiousios , terme grec qui semble évoquer les Épousailles, Noces intérieures avec Dieu. Ce Pater Noster tant de fois répété durant les heures de catéchèses, sans jamais avoir été vraiment entendu.  Cette prière parfaite, transmise comme un pain partagé par Jésus à ses disciples.

Donne-nous notre pain essentiel...seule traduction possible pour celui qui a connu la faim et qui a été nourri.

Non pas la nourriture qui permet à mon corps d'accomplir ses tâches quotidiennes, mais bien cette nourriture qui me permet d'être pleinement Vivant, pleinement Chrétien.

Dieu, ce Vide qui habite mon coeur
Dieu auquel j'offre tout mon espace en méditant
Dieu que je remplis par ma prière

Tu es Seul apte à me nourrir
Seul apte à me remplir
A m'offrir cette satiété
qui va me permettre d'accomplir
le véritable Travail de Joie

La faim est précieuse
Elle permet de mesurer tout ce Vide
à remplir

Combien de fois me suis-je fourvoyée
à remplir ce vide
du bric-à brac des sept péchés
Capiteux
Caput
Tête
Remplir mon coeur Vide
de ma tête bien pleine

Et mourir de faim
A force d'être remplie
de rien

Rien qui ne puisse égaler
la Présence
la Noce avec Lui

ce petit mot qui contient le Sens
Et sur lequel
Remplis de rien
nous nous heurtons
sans cesse

Pour L'épouser
Il faut avoir connu la faim
le retrait
la grande chasteté de l'âme
Afin de lui offrir
Tout le grand Vide de notre Coeur

lundi 13 février 2012

Servir le non-rationnel



La Roue de la Fortune - Sir Edward Burne-Jones


Baba Yaga menaça:


- Il m'est impossible de te donner du feu tant que tu n'as pas travaillé pour moi. Si tu as accomplis ces tâches pour moi, tu auras le feu. Sinon...


Et Vassilissa vit les yeux de Baba Yaga se changer en braises rougeoyantes:


- sinon, mon enfant, tu mourras.*




Dans ce monde, il est commun d'entendre dire qu'il faut "travailler" pour vivre, qu'il faut "gagner" sa vie comme si la vie n'allait pas de soi. Comme si en naissant ici-bas, nous étions inévitablement en dette...


L'humanité est actuellement au service de la marâtre.
Bloquée à cette étape du conte, elle n'a aucune conscience de son potentiel divin, ni de la sorcière sauvage qui vit au coeur de la forêt. Elle se contente de rembourser sa dette infinie, de servir des forces involutives qui l'exploitent, utilisent sa force vitale jusqu'à l'épuisement, jusqu'à l'extinction du feu vivant. Travail, distraction, spiritualité, tout est bon pour continuer à être un esclave. Continuer à croire en ce monde fabriqué de toute pièce et auquel nous n'avons d'autre choix que d' adhérer. 


Ils ont réussi à nous faire croire que seule la raison est valable. Que tout est matière, chimie, fruit d'un hasard mathématique, et que l'homme n'a d'autre ascendance que le singe...  Mais pour que nous y croyons, il a fallu nous détourner de nous-même. La marâtre du conte vous parait bien cruelle? 
Pourtant, elle a au moins la qualité d'envoyer Vassilissa dans la forêt.

La marâtre que nous servons actuellement, ne veut surtout pas que nous allions à la rencontre de Baba Yaga. Elle alimente le feu avec notre propre vie. Et lorsque nous nous éteignons, elle nous remplace par notre descendance. Il suffit pour se convaincre d'aller visiter nos maisons de retraites...
Des vies consumées à servir le rationnel, la raison scientiste et le matérialisme.


Pour nous détourner de cette plongée en nous-même, quête initiatique mille fois racontée dans les contes les mythes et les textes sacrés, la marâtre utilise un stratagème imparable: absorber notre attention. 


Il y a deux ans environ, je suis tombée sur la chronique de David Servan Schreiber dans le magazine Psychologie qui évoquait le grand pouvoir de l'attention:



"Lorsque notre attention n'est pas occupée par une activité extérieure, nous avons presque tous instantanément des idées noires!
Du coup nous cherchons à avoir l'esprit toujours "occupé". Et nous lisons nos e-mails en parlant au téléphone, nous regardons la télé en dînant, nous écoutons la radio en donnant un bain aux enfants, etc.
L'autre découverte de cette recherche, c'est que nous ne tirons du plaisir, de vrai plaisir, que lorsque notre attention est complètement investie dans une seule chose: une conversation, la confection d'un bon repas, un film qui nous fascine. Uniquement, donc lorsque nous ne divisons pas notre attention entre plusieurs tâches.
Cette attention, c'est de l'énergie pure! Elle transforme ce qu'elle touche. Les animaux et les enfants le savent souvent mieux que nous. Plus encore que de la nourriture, de la chaleur ou de l'argent, c'est de l'attention qu'ils cherchent lorsqu'ils viennent vers nous. Et ils s'y prélassent comme dans un rayon de soleil. Pareil pour l'amour passion des adultes: rien n'est plus fort que de se regarder interminablement dans les yeux...
La meilleure preuve que notre attention vaut très cher, c'est l'argent que dépensent les publicitaires ou les chaînes de télévision pour l'attirer vers elles: "Regardez-moi! Regardez-moi!" semblent-ils tous crier... Pourtant, nous ne sommes jamais assez conscient de cette richesse que nous possédons."

A l'époque, je ne m'étais pas rendu compte de la portée de cet article. Certes notre attention est précieuse mais "pourquoi" est-elle autant détournée?


La marâtre se nourrit de notre attention, cette énergie pure que nous gaspillons jusqu'à l'extinction du feu. Nous ne lui servons qu'à ça; et si nous ouvrons suffisamment les yeux, nous nous rendons compte que TOUT ce qui nous attire à l'extérieur de nous même, toute ce qui nous absorbe, est destiné à servir la marâtre. Comme dans le conte, ni la marâtre ni ses filles ne sont aptes à ramener le feu. Elles ont donc inévitablement besoin de nous. 


Mais pour que nous acceptions de les servir, de nous laisser ainsi vider jusqu'à la moelle, rien de plus efficace que la culpabilisation. Nous devons nous sentir perpétuellement en dette...


Baba Yaga semble menaçante pour un regard mal exercé à voir dans ses propres ténèbres. Habitué à regarder avec les yeux de la marâtre, nous ne savons plus discerner ce qui est bon pour nous de ce qui ne l'est pas. En réalité, la vieille sorcière est notre issue de secours. Quand elle dit à Vassilissa qu'elle risque de mourir si elle n'effectue pas le travail demandé, ce n'est pas forcément une menace. Elle lui déballe une réalité. A prendre ou à laisser.


Servir le non-rationnel, c'est à dire descendre dans nos profondeurs à la recherche de ce germe divin dont nous sommes tous porteur, demande un véritable retournement sur soi, une inversion de valeurs qui nous ont été inculquées jusque là. Au premier abord, cela n'est guère facile, d'autant plus que les effets ne se font pas sentir dans l'immédiat. Ce genre de travail demande du temps, de l'expérience, de la sagesse. Il faut se laisser patiner, user, éroder par la vie et la mort. Et faire preuve d'humilité, se contenter de peu. Ne pas demander quoique ce soit en échange. 


Ce que Vassilissa est venu chercher de l'autre côté de la forêt est bien plus précieux que toutes les richesses que peut offrir le monde extérieur. Aussi la Yaga la met à l'épreuve, mesure son endurance à supporter tant de labeur et si peu en retour...


Baba Yaga alla dans son antre en grommelant. Elle s'allongea sur son lit et demanda à Vassilissa de lui apporter ce qui mijotait dans le four. Dans le four, il y avait assez pour nourrir dix personnes et la yaga mangea tout, ne laissant à Vassilissa qu'une minuscule croûte et un dé à coudre de potage.*


Ce genre de mise à l'épreuve se rencontre chaque fois que nous décidons de tourner le dos aux anciennes  valeurs et de nous consacrer à la Voie. De telles difficultés se rencontrent au début de toute initiation, que ce soit lors d'une pratique spirituelle (méditation) ou l'apprentissage d'un art. Nous devons faire preuve de patience et d'humilité. 


Dans cette video, Jean-Luc Leguay enlumineur présente son ouvrage consacré à la légende de Perceval (dont le sens initiatique est proche du conte de la belle Vassilissa) et raconte comment il décida de consacrer sa vie à cet art spirituel. Servir le non-rationnel est ce qui donne tout son sens à la vie. C'est ce qui permet de rallumer le feu intérieur et transmettre cette verticalité vivante aux générations futures...plutôt qu'un monde en voie d'extinction.






* Extraits de la version du conte la belle Vassilissa de Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups

mercredi 15 juin 2011

Le sens caché



Une explication bien plus terre à terre, émanant de notre part "scientifique" nous permet de relier la coïncidence à un faisceau d’évènements qui l'ont engendrée et de l'appeler "hasard" mais au fond, nous suspectons que la coïncidence n'est pas du tout une question de hasard. Les coïncidences nous font parfois confusément avoir la preuve, tout à fait insaisissable, que derrière l'apparence d'incohérence de l'expérience quotidienne, un schéma absolu révèle son sens caché."

Jonathan Black - L'histoire secrète du monde

J'ai eu une enfance relativement préservée. Dieu était pour moi quelque chose de naturel, de nullement remis en question même si certaines notions de catéchèse me paraissaient étrangement contradictoires; même si les messes dominicales  me semblaient d'un ennui bien plus mortel que n'importe lequel des sept péchés. Je ne savais pas encore que Dieu ne s'atteint pas dans l'astreinte mais plutôt dans l'éblouissement. Éblouissement que je vivais à chaque instant à travers mon regard d'enfant.

Pourtant il a bien fallu que l'innocence soit souillée pour que fleurisse la conscience. Cela passa par des lectures étranges découvertes dans une insignifiante bibliothèque municipale, dans le petit rayon étiqueté "ésotérique", à l'âge de quatorze ans, qui semblait remettre en question pas mal de notions apprises en catéchisme mais qui, étrangement me semblaient beaucoup moins ennuyeuses que la messe...Le matin des magiciens, l'Atlantide, le livre des esprits, et plus tard le Pendule de Foucault un bric-à-brac digne du rayon "science-fiction" mais qui avait l’avantage de prétendre parler de réalité...ce qui était nettement plus excitant. Je n'y comprenais intellectuellement pas grand chose mais cela m'appelait irrésistiblement; quelque chose en moi comprenait. Cela confirmait certaines intuitions vaguement inscrites en moi. De plus, mes lectures suivaient un fil conducteur en résonance avec des questionnements non formulés. 

Evidemment, il ne se passa rien d'ésotérique dans ma vie durant cette période à part une fascination étrange pour les oiseaux (ou les êtres ailés...) et une cartomancienne qui, en transe, me révéla des évènements ultérieurs de ma vie. L'éducation stricte de mes parents et des études dans une école catholique me permirent toutefois d'avoir tout le temps de lire une multitude de bouquins à travers lesquels je vivais par procuration ce que mes parents m'interdisaient. J'excellais dans l'art de dénicher des lectures peu recommandables...

Je me rappelle surtout de mes treize ans qui fut l'âge de la rupture. Une gifle, un exemplaire des Fleurs de Mal jeté à la poubelle, et une envie de faire l'oiseau en sautant par la fenêtre sonnèrent définitivement le glas de mon enfance. Mais je dus ronger mon frein jusqu'à mes dix-huit ans, jusqu'au bac.

Pour apprendre à voler, il me fallut sauter du nid un jour, prenant le prétexte d'une énième confrontation avec un père à la fois absent et tyrannique, je claquais la porte. Je me jetais dans la vie à corps et à coeur perdu, vivant tout ce qui m'avait été interdit, sans jamais me noyer complètement. Il semblait que la noyade ne m'était pas destinée...du moins pas encore. Ni la maîtrise de la nage d'ailleurs. Je flottais dans la tempête, ballottée par le courant, découvrant non sans amertume que "faire ce que je veux" n'était pas si jouissif. Bien sûr ce ne fut pas ma seule découverte. 

Le monde s'offrit à moi avec autant de vigueur que je m'étais offerte à lui. Et ce fut mes premiers contact avec l'autre côté du miroir. Il me fut démontré avec preuve à l'appui, que cet autre monde avec lequel j'avais flirté dans mes lectures était bel et bien réel. Et il m’apparait aujourd’hui que tout cela avait un sens profond, lentement dévoilé, avec une infinie justesse, comme le tissage d'une étoffe immense dont on ne percevait qu'une maille et qui nous apparaît soudain d'une beauté poignante...

Le sens caché apparaît dès qu'on cesse d'en chercher un. Il est comme un fil déroulé, au coeur du labyrinthe, une fois le monstre affronté, une fois la mort vaincue, dépassée, on revient sur nos pas, l'esprit léger car on sait qu'au bout, de l'autre côté, c'est l'amour qui attend sous les traits de quelque Ariane. Mais il faut pour cela, accepter de se perdre, de souffrir, de mourir un peu...il faut passer par l'exil.