Il y a un propos de l'Evangile que j'ai haï tellement il heurtait mes convictions et mon joyeux combat. Aujourd'hui, je crois bien que c'est la phrase qui me touche, m'émeut le plus. Elle incarne à mes yeux la libre joie, la liberté intérieure, l'amour inconditionnel auxquels j'aspire si fort. Jésus dit: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu'il me suive."(Luc 9,23)
Se renier! Voilà le verbe qui m'a choqué avant d'y découvrir une invitation à devenir pleinement soi-même, au-delà des rôles. Se renier, c'est, pour le dire avec les mots de Malraux, " mettre à mort la comédie intime", cesser de façonner mon personnage, de porter un masque pour devenir réellement qui je suis au fond du fond. C'est une invitation à la liberté totale.
Longtemps j'ai pensé que porter sa croix tenait du renoncement, d'un ascétisme forcé, d'un sacrifice. Peut-être que porter sa croix, c'est tout simplement, et ce n'est pas si simple, assumer tout ce qui ne dépend pas de moi, tout ce qui contrarie ma volonté sans me laisser aigrir. L'ascèse, ce n'est pas en faire plus mais juste accueillir ce qui advient.
Ainsi, suivre le Christ revient pour moi dans cette phrase de Luc à cesser de mentir, à cesser de faire le beau devant Dieu, à arrêter de croire qu'il m'aime à certaines conditions seulement pour être et me déployer totalement.
Ce verset m'invite aussi à me mettre en route, à porter le croix de ce jour, pas celle de demain ni celle du passé, et à faire la volonté du Christ, ici et maintenant. Mais là aussi, une conversion du regard a eu lieu.
Trop souvent, j'ai cru que faire la volonté de Dieu était forcément triste et pesant. Alors que Jésus l'affirme lui-même: "Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger" (Matthieu 11,30). Ainsi, tenter de faire la volonté de Dieu, c'est peut-être oeuvrer à être pleinement soi-même et se dégager de tout ce qui rapetisse et la vie et soi.
Article d'Alexandre Jollien dans le Hors-Série n°17, Le Monde des Religions, Le message de Jésus.