Dragon de Marduk - fresque émaillée sur la porte d'Ishtar
Le Hieros Gamos ou mariage sacré est une tradition qui a traversé de nombreuses traditions mais dont les plus éclatantes traces nous reviennent sans doute des mythes issus de la Mésopotamie, mot dont l'étymologie grecque signifie pays entre deux fleuves (le Tigre et l'Euphrate dont on soupçonnait être deux des quatre fleuves de l'Eden).
Un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras.Le nom du premier est Pishôn; c'est celui qui entoure tout le pays de Havilah, où se trouve l'or.L'or de ce pays est pur; on y trouve aussi le bdellium et la pierre d'onyx.Le nom du second fleuve est Guihôn; c'est celui qui entoure tout le pays de Coush (Éthiopie ? Hindi Kush ?).Le nom du troisième est Hiddèkel; c'est celui qui coule à l'orient d'Ashour (l'Assyrie, donc leTigre). Le quatrième fleuve, c'est l'Euphrate. (wikipedia)
Entre deux fleuves...symboliquement déjà cette terre est une évocation aux épousailles des eaux intérieures.
Vu de façon superficielle, ce rituel du mariage sacré pourrait évoquer d'éventuels rites de fertilité ou une recherche d'abondance matérielle (agricole et humaine). Depuis une bonne dizaine d'année, j'ai été attiré par l'étude de cette ancienne civilisation fondatrice de ce qui m'a en quelque sorte moi-même fondée: l'écriture, cette ancienne civilisation porteuse d'une richesse mythologique que les quelques millénaires qui nous en séparent n'ont pas altérée.
Précisions que le texte même de la genèse hébraïque possède de nombreuses corrélations avec la genèse mésopotamienne. Cela n'est guère étonnant vu le contexte historique et les déportations subies par le peuple hébreu lors des conquêtes des rois babyloniens (relatés dans la Bible et historiquement reconnus) du royaume de Judée.
Cependant on ne peut, comme le font certains historiens, limiter l'influence de cette mythologie à la situation d'exil et la nécessité d'adaptation. Il serait bien naïf de croire que l'élite judéenne, ramenée à Babylone, ne se soit inspirée de ces anciens rituels de la Hiérogamie seulement par souci d'intégration. Il est plus probable que ces rituels, cette connaissance dont les racines s'enfoncent aux fondations même de l'humanité (prenant leur source temporellement et ontologiquement au moment de la "chute"), porteurs d'un savoir essentiel, encore vivant à cet époque, ont laissé des traces profondes dans le fondement même des mythes judéo-chrétiens.
Je ne crois pas personnellement que le sens du Hieros Gamos se limite simplement à l'abondance des récoltes ou à la fertilité des femmes de la cité. Cette interprétation des spécialistes modernes n'est qu'une preuve de plus de l'incroyable fossé qui aujourd'hui nous sépare du Sacré, du numineux.
Voici ce que l'on trouve dans un mythe dédié à Enlil dieu du Souffle par excellence qui évoque fortement le Verbe biblique:
Touche-t-elle le ciel (Sa Parole): voici la crue,
Et d'en-haut se déverse une pluie abondante!
Touche-t-elle la terre: voici l'aisance,
Et d'en-bas les richesses débordent!
Ta Parole, ce sont les plantes! Ta Parole, c'est le grain!
Ta Parole, c'est la crue: la vie du pays tout entier!...
Dans les textes relatant les chants et les poèmes dédiés à la déesse Inanna-Ishtar lors du rituel du Hiéros Gamos, on peut déceler une véritable et profonde invocation aux épousailles intérieures entre le féminin et le masculin de l'Être. Dans certains textes, elle est appelée la toute-blanche ce qui nous renvoie immédiatement à la Vierge, symbolisant un féminin libéré de ses ténèbres, apte à "accueillir" le masculin.
Nous retrouvons cela dans la caste des prostituées sacrées (nommées ainsi par les grecs dont Hérodote), la caste de ishtaritus, qui offraient leurs corps aux fidèles du temple mais n'en restaient pas moins vierges. J'ai écrit, il y a quelques années, un texte inspiré par cette quête de mon féminin, recherche qui me conduisit jusqu'aux rempart de la grande Babylone dont j'avais l'intuition secrète d'y découvrir quelque chose d'essentiel mais que je ne pouvais encore dire...

A l'arrière du temple, au cœur de petites chapelles, les Ishtaritu, prostituées sacrées, se donnaient aux passants en échange d’offrandes pour le temple. Tout homme déposant sa semence dans la chair consacrée d’une Ishtaritu devait être à son tour ensemencé par le divin. Le ventre de ces femmes, éternellement vierge, symbolisait la terre sainte, terre mère primordiale, que l’homme avait perdue dans les eaux souterraines de sa mémoire et qu’il devait labourer, fertiliser, abreuver de sa sueur et de son désir pour la reconquérir, tel Nabuchodonosor faisant surgir des pierres les jardins suspendus pour la princesse Amytis.
Le don de l’Ishtaritu ne se réduisait pas au corps, à l’instar de ces prostituées profanes, hommes et femmes, qui vendaient leurs services dans les tavernes et aux abords de la ville.
Le don de l’Ishtaritu exigeait de l’homme qu’il s’abandonne au divin dans sa totalité, corps et âme, qu’il se laisse ébranler jusque dans ses profondeurs, que tous les repères illusoires de ce monde se dissolvent dans ce retour à la terre originelle, pour qu’il embrasse son reflet et qu’au creux de ce corps sacré, dans le cri muet de l’orgasme, nish libi, ou "lever du cœur", il puisse accoucher de lui-même.
Ishtar régnait sur l'amour comme sur la guerre car l’amour initié par Ishtar impliquait la mort de toutes les certitudes, l’effondrement de tous les remparts. Pour accéder à cet amour, il fallait mener un combat acharné contre soi-même, contre la peur inspirée par la béance des femmes, accepter de s’y perdre, de plonger dans ses ténèbres. Cet amour-là ne pouvait naître qu’à travers la mort, non pas la mort stérile, fin de toute vie, réservée aux ignorants, mais la mort qui conduit à la mutation de l’être, à la germination de l’homme nouveau. La mort qui engendre la vie.
Ishtar était sœur d’Ereshkigal, reine de la mort et des enfers, mais aussi sœur de Shamash, seigneur du soleil et de la lumière. Elle était la clé qui mène à l’un ou l’autre de ces aspects de l’être.
"Ce qui est noir, je le fais blanc et je fais blanc ce qui est noir."
Encore fallait-il être humble, tel Dumuzi le berger, pour accepter de mourir en elle.
Tel n’était pas le cas de la majorité des hommes. Tel n’était pas le cas du grand héros Gilgamesh, valeureux mais aveuglé par son orgueil, auquel Ishtar s’était pourtant offerte. Lui qui cherchait éperdument le secret d’immortalité, perdit à jamais la possibilité d’y accéder en refusant de partager la couche de la déesse. Comment un tel héros qui avait combattu avec tant de fougue Humbaba, le monstre gardien de la forêt de cèdres, avait-il pu craindre de mourir dans les bras d’une déesse?
Les textes anciens faisant mention du Hieros Gamos décrivent le processus qui conduit à cette unité synonyme de prospérité et d'abondance (d'ailleurs le jardin d'Eden, ou celui de Babylone, renvoie symboliquement à cette opulence vitale, ce foisonnement fertile d'un être qui s'est réunifié).
Ishtar choisit donc le berger Dumuzi ou Tammuz (tel qu'il est cité dans la Bible Ezechiel, VIII, 14) pour en faire son "époux":
Quand à moi, à ma vulve, à moi, tertre rebondi,
Moi, Jouvencelle, qui me labourera?
Ma vulve, ce terrain humide que je suis,
Moi, Reine, qui y mettra ses boeufs (de-labour)?...
Sitôt que du "giron" du roi l'eau (-du-coeur) eût jailli,
A ses côtés sortirent les plantes, à ses côté poussa le grain:
Steppe et vergers, près de lui, se chargèrent de luxuriance!
Tandis qu'en la Maison-de-vie (ou Arbre de Vie???...)*, dans le Palais royal,
Sa "femme" demeurait près de lui en liesse;
Qu'en la Maison-de-Vie, dans le Palais royal,
Inanna demeurait près de lui en liesse!
Source: Le mariage sacré de S.N. Kramer
*Annotation personnelle
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