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jeudi 15 mars 2012

Les oiseaux de l'âme





La tradition raconte qu'au milieu de l'âme, écrit Erri de Luca, il y a un oiseau,tsipor hanéfèch, une hirondelle à l'écoute. Personne ne l'a jamais vue, ni vous, ni l'âme, personne n'a jamais vu non plus sa propre respiration, sauf en hiver, quand elle fume dans l'air à cause du gel. (...) Mais vous avez raison de demander comment vit cet oiseau dans l'âme et à quelle occasion nous le rencontrons.


C'est simple!


Quand brusquement on sent au centre de soi la présence d'une personne disparue, qu'on plisse les yeux, et qu'on serre le poing pour la retenir encore un moment, on s'aperçoit qu'on admet l'existence de l'âme, qu'on accueille comme une aventure toujours possible à tenter.


Il convient alors, peut-être plus tard dans la nuit quand tout autour le calme se fait, de prêter l'oreille à l'hirondelle de l'âme qui est en nous, profondément enfouie dans notre corps.


 Mystère de la kabbale de Marc-Alain Ouaknin  







La parole se trouve chez les oiseaux du ciel.  (Zohar I, 183 b)


dimanche 11 mars 2012

Arbre de vie






































Je pousse vers la chair
Plus loin dans le secret

Un arbre fou

Qui fleurit dans la terre
printemps
vêtu d'hiver

Mes racines nourries d'étoiles
Mes sarments de poussière

Je fais l'arbre-droit
à l'envers
marchant sur la tête
brume d'oiseaux

Je suis le reflet
inversé
d'un amandier
perdu

Je suis
le royaume enneigé
des parfums
encore bourgeon

Par mon coeur
le monde inspire
Par mes os
il brûle
Par ma sève
il expire

Je suis l'Arbre
aux quatre fleuves
au centre
du Jardin




samedi 3 mars 2012

La quête du Calice

William Morris
D'un solstice à un autre, route solaire, que jalonnent les douze mois de l'année, eux-même inscrits sur les douze signes du Zodiaque, l'Homme s'avance dans la nuit de son histoire, conscient de vivre, au-delà de l'alternance des jours et des nuits, des étés et des hivers, à un autre plan, un long hiver, une longue ténèbre, berceau du seul printemps, matrice du seul soleil qui donne la Vie.

Trouvera-t-il ce soleil? Connaîtra-t-il ce printemps?

A. de Souzenelle

Quel est ce berceau de ténèbres qui contient le soleil de la Vie? S'agit-il de la vie simple, ou bien d'une Vie à la fois autre et semblable?

Souvenez-vous de ce Calice pour lequel les chevaliers du roi Arthur partaient en quête? Il fallait bien du courage, voire de la témérité, pour affronter ainsi l'inconnu. Il est dit dans la légende du Graal que seul un chevalier au coeur pur pouvait trouver le Calice dans lequel le sang du Christ avait été versé. Un coeur pur...

Partir en quête du Calice, c'est chevaucher dans la forêt profonde, aller au-devant du dragon, du château perdu au milieu de nul part. C'est s'enfoncer dans la forêt de ronces et n'avancer qu'à l'aide de l'épée; une épée bien affûtée tout comme l’Épée à deux tranchant gardienne de l'Arbre de Vie.



"Ainsi parle le Seigneur: l’Épée, l’Épée
Elle est aiguisée, elle est polie,
C'est pour massacrer qu'elle est aiguisée,
C'est pour étinceler qu'elle est polie"

Ezéchiel, XXI,14

Dans l'arbre de Vie de la Qabbala "dont la racine Qabel signifie recevoir, contenir, le Qab est une mesure de capacité (et le Qabbah est un sac à provisions que nous connaissons bien!)"*. 
Une séphirah étant un récipient, l'arbre des Sephiroth est composé de dix calices réceptacles des énergies  divines.





*Extrait du symbolisme du corps humain d'Annick de Souzenelle

vendredi 24 février 2012

Se tenir à quatre pattes

Source



Vassilissa commença à remercier la Yaga, mais la poupée se mit à s'agiter dans sa poche et Vassilissa se rendit compte qu'elle devait prendre le crâne et s'en aller. Elle courut jusque chez elle à travers la forêt obscure, suivant les méandres du chemin selon les indications de la poupée. 
Vassilissa traversait la forêt, portant le crâne avec le feu qui jaillissait des trous à l'endroit de ses oreilles, de ses yeux, de son nez et de sa bouche. Soudain, elle eut peur de son poids et de sa lumière surnaturelle et eut envie de le jeter au loin.
Mais le crâne lui adressa la parole. Il lui enjoignit de se calmer et de continuer à marcher vers la demeure de sa belle-mère et de ses filles. Ce qu'elle fit.*

Après le travail des profondeurs, vient le moment de l'ascension, le retour au monde comme une nouvelle naissance. Il est étrange d'employer ce terme d'ascension pour exprimer un retour aux réalités de ce monde généralement employé pour décrire l'élévation de la conscience vers les hautes sphères divines...
Il s'agit pourtant d'un point essentiel de toute voie et je le mets en parallèle avec la symbolique de l'Ascension du Christ. Il est commun de considérer la voie spirituelle comme un chemin conduisant à se libérer définitivement de ce monde.
Dans le conte de Vassilissa, souvenez-vous, Baba Yaga presse la jeune héroïne du conte à repartir, à rentrer chez elle avec son nouveau Soi symbolisé par le crâne flamboyant (chakra couronne...). Elle la pousse à ne pas s'attarder dans ce monde sous-terrain qui est aussi le creuset de sa part divine. 


Il s'agit là d'un piège spirituel  très subtil: s'attarder dans l'illumination qui est, disons-le sans mentir, un lieu bien plus confortable que les vicissitudes terrestres. Quand nous vivons la fusion, l'unité du Soi, il est très tentant de ne plus "revenir", d'alimenter de façon à peine perceptible par le mental (qu'à force de diaboliser , on alimente...) ce détachement vis-à vis du monde. 


Or, je ne crois pas que le Christ soit venu en ce monde pour en suite s'en retirer. Il est venu au contraire s'offrir dans sa totalité. Croire en une séparation entre le royaume des Cieux et le royaume terrestre est le propre même de la dualité. Cette idée d'Ascension au Ciel du Christ peut s'apparenter au retour de Vassilissa armée de son Soi flamboyant vers le monde d'en haut, c'est à dire le monde extérieur (le monde ontologique des contes étant un monde renversé ce qui est en haut est en bas et inversement. De nombreux mythes et contes évoquent cet inversement des valeurs).


Sans doutes s'agit-il de la véritable naissance qu'évoque Jésus à Nicodème quand il lui parle de "naître d'en haut". Le Royaume des Cieux où l'on établit communément la demeure de Dieu, se situe en réalité dans nos profondeurs et c'est là qu'il nous faut aller chercher si nous voulons accéder à la Vie réelle, si nous voulons réellement incarner le divin reconnu au fond de soi. La science ne dit-elle pas que nos cellules sont composées de la même matière originelle que les étoiles? Dieu est semble-t-il encodé dans chaque particule de notre être; c'est donc en nous, dans l'espace perceptible de notre champ de conscience que nous devons Le chercher et Le trouver.


Le crâne flamboyant contient le Soi, c'est à dire la lumière divine obtenue après une remontée jusqu'au chakra Couronne symbolisé dans l'arbre de vie de la Kabbale par la sephiroth Kether. Mais si l'Arbre de Vie propose justement une remontée de l'initié vers les hautes sphères, il propose aussi un retour dans le sens inverse pour amener la lumière recueillie en kether vers le royaume dit Malkuth (la sphère matérielle et terrestre). C'est tout le cheminement de l'homme suivant la Voie du milieu. 








Quand on observe l'arcane de la Tempérance, nous voyons bien comment l'énergie d'en haut est reliée à celle d'en bas, mais cela exige une transmutation de la matière vivifiée par l'Esprit (ou étymologiquement Pneuma=Souffle). C'est ce souffle justement qui doit franchir les étapes de l'arbre des Séphiroth, dépasser les blocages inhérents à chaque passage (ou portes) afin d'habiter pleinement son  Arbre, ou plus directement habiter son Corps dont l'Arbre est l'image archétypale (Annick de Souzenelle). Mais la tâche la plus ardue n'est sans doute pas celle de monter vers l'Aïn  Soph Aur (Lumière infinie) qui nous lance un appel déchirant depuis nos profondeurs au plus loin que remonte l'exil, mais bien celle d'accepter d'en être momentanément privé le temps de l'incarnation afin d'accomplir la descente de cette lumière dans les sphères opaques de la matière. C'est ce que symbolise sans doute les ailes couleur chair de l'ange de Tempérance: le Souffle allié à la matière.


La véritable spiritualité ne se mesure pas seulement à la façon dont vous savez dissoudre l'ego (même si au départ c'est un travail utile) mais à la façon dont à travers l'ego (qui ne peut complètement disparaître tant que les corps est là...), ou la persona, vous exprimer la spiritualité. Elle se mesure à la façon dont vous allez réaliser chaque énergie rencontrée sur votre chemin dans le concret, la matière.


C'est une façon de soumettre la matière aux lois nouvellement intégrées de l'Esprit. Et non le contraire (comme le pratique le magicien qui soumet les lois de l'Esprit à des désirs purement matériels...). C'est ce qu'est en train d'accomplir la jeune Vassilissa; elle se rend bien compte à quel point la tâche est vertigineuse et à quel point elle n'y a pas été préparée (nous marchons à tâtons guidé seulement par l’intuition et la Connaissance peu à peu acquise).


Soudain, elle eut peur de son poids et de sa lumière surnaturelle et eut envie de le jeter au loin.*


En effet, l'enjeu n'est plus le même; nous devenons responsable de ce que nous allons exprimer de cette connaissance, de la façon dont nous allons la transmettre et l'incarner.


Se tenir à quatre pattes que je reprends en titre signifie bien sûr selon l'expression de Pinkola Estés retrouver ses instincts perdus, sa nature véritable et sauvage. Mais cela signifie aussi, à ma façon, se tenir verticalement au coeur même de la matière (le quatre ou le symbole du carré). Vous notez que le 14 de la Tempérance est le Un allié au 4, le carré dans le cercle...


L'homme de Vitruve - L. de Vinci


Se tenir à quatre pattes, c'est aussi faire confiance en son flair, en sa guidance spirituelle; c'est être parfaitement stable et proche de ses racines. C'est pouvoir se glisser dans les sous-bois épineux sans perdre l'équilibre.


Dans cette vidéo, Arouna Lipschitz, explique comment après avoir porté dix ans la robe orange (tradition hindouiste), elle dut retourner au monde et réaliser sa spiritualité de façon plus concrète...




* Extraits du conte la Belle Vassilissa selon Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups.